Derrière le mot « colorimétrie » se cachent deux questions très différentes.
La première : quelles couleurs vont avec votre teint, vos yeux, vos cheveux.
La seconde : est-ce que ces deux pièces-là, posées côte à côte, vont ensemble.
C’est la seconde qui décide de votre tenue ce matin, et c’est celle dont on parle ici. Elle répond à
quatre règles : liants et accents, les trois étages de valeur, la température, la distance entre les
teintes. Elles s’apprennent en dix minutes et servent tous les jours.
1. Une couleur est soit un liant, soit un accent
Ce n’est pas une question de belle ou de moche couleur : c’est une question d’intensité. Une couleur très saturée attire l’œil et prend la direction de la tenue. Une couleur assourdie se met au service des autres.
- Les liants : noir, blanc, écru, gris, beige, marron, taupe, marine, camel, kaki sourd. Ils s’accordent avec presque tout parce qu’ils ne réclament rien.
- Les accents : rouille, bordeaux, moutarde, vert bouteille, bleu roi, rouge, corail. Ils réveillent une tenue, à condition d’être seuls.
Assourdies, elles ne réclament rien et s’accordent entre elles sans effort.
Saturées, elles prennent la direction de la tenue. Une seule à la fois.
La règle tient en une ligne : une majorité de liants, un accent au plus. Un accent éclaire une tenue ; deux se disputent l’attention, et l’œil ne sait plus où se poser. C’est de loin le défaut le plus fréquent, et le plus visible en photo.
Pour trancher un cas limite, reculez de trois mètres. Si la couleur est la première chose que vous voyez, c’est un accent, quoi qu’en dise l’étiquette.
2. Les trois étages de valeur
La valeur, c’est la clarté d’une couleur indépendamment de sa teinte : un camel et un gris moyen ont la même valeur, même si l’un est chaud et l’autre froid.
Une tenue qui a du relief occupe trois étages : un clair, un moyen, un foncé. Une tenue où tout se situe au même niveau paraît plate, même quand chaque pièce est belle. Beige, camel et sable ensemble : trois pièces réussies, aucun relief.
Le test tient en un geste : photographiez votre tenue et passez la photo en noir et blanc. Si tout se confond, il manque un étage. Ajoutez le clair ou le foncé qui manque, et rien d’autre.
Les trois premières occupent trois étages : la tenue a du relief. Les trois suivantes sont belles et se confondent une fois la couleur retirée : c’est une tenue plate.
C’est la règle la plus rentable des quatre. La plupart des tenues ratées ne sont pas mal assorties : elles sont plates.
3. La température
Les teintes chaudes tirent vers le jaune et le rouge : camel, rouille, moutarde, kaki, crème, corail, marron. Les froides tirent vers le bleu : marine, gris, bleu roi, blanc pur, prune.
Une tenue qui reste dans une seule famille est cohérente d’emblée, sans effort. Le mélange se joue très bien, mais alors dans un rapport clair : une note d’une température contre le reste, comme un accent rouille sur une base marine. Moitié chaud, moitié froid, c’est le seul cas qui donne une impression d’hésitation.
Un repère qui sert souvent : l’écru va avec les chaudes, le blanc pur avec les froides. Un blanc optique à côté d’un camel durcit toujours un peu ; un écru s’y fond.
4. La distance entre deux teintes
Sur le cercle des couleurs, trois distances fonctionnent, une seule échoue.
- Très proches : rouille, moutarde et camel ensemble. Chaleureux, sûr, un peu sage. C’est le camaïeu, et il demande d’autant plus d’attention aux étages de valeur.
- Opposées : marine et rouille, kaki et bordeaux, gris et moutarde. C’est ce qui donne les tenues les plus fortes, à une condition : une grande surface contre une petite. Deux surfaces égales de couleurs opposées, c’est un drapeau.
- À mi-distance : orange et rose, vert vif et bleu vif, rouge et violet. Ni assez proches pour se fondre, ni assez opposées pour dialoguer. C’est la zone où la tenue hésite, et où l’œil sent qu’il y a un problème sans pouvoir le nommer.
Les quatre contrôles, dans l’ordre
Devant deux pièces, la question se règle dans cet ordre : combien d’accents, combien d’étages de valeur, quelle température domine, et à quelle distance sont les teintes. Quatre réponses, et vous savez si la tenue tient.
C’est exactement ce que Tenuo mesure : la couleur dominante de chaque pièce est lue sur la photo détourée, puis la tenue est notée sur ces quatre critères, avec le détail de ce qui la porte et de ce qui la retient.
Ce que ça donne pièce par pièce
Les mêmes règles, appliquées aux pièces qu’on possède presque tous :
- Comment s’habiller avec un jean noir : un liant qui occupe l’étage foncé, donc une tenue à construire vers le clair.
- Comment s’habiller avec un manteau camel : un liant chaud et clair, qui décide de ce qui va dessous.
- Idée tenue avec une chemise en jean : l’indigo, ce demi-liant froid qui se comporte comme un neutre.
- Idée tenue avec un legging noir : le cas où le problème n’est pas la couleur mais le registre.
- Comment s’habiller avec un pantalon blanc : l’étage clair passé en bas, et toute la tenue à reconstruire vers le foncé.
- Comment s’habiller avec une veste en jean : un étage moyen qui ne tranche jamais, donc c’est le pantalon qui doit le faire.
- Comment s’habiller avec des Converse : la seule pièce où la matière décide avant la couleur, et où la longueur du pantalon se rejoue.
- Tenue avec des bottines : l’écart de clarté avec le pantalon, qui décide de la longueur apparente de la jambe.
- Tenue avec un pantalon noir : trois vêtements sous une seule couleur, et la matière qui décide avant la chaussure.
- Tenue avec un gilet : ouvert, il réduit le haut de dessous à une bande étroite, donc il fabrique une place pour la couleur.
- Tenue avec un pantalon beige : un clair chaud, donc le seul qui accepte le camaïeu, et le seul que les clairs froids salissent.
- Tenue avec cuissardes : la pièce qui supprime un étage, et oblige le torse à porter tout le contraste.
- Tenue avec un collant noir opaque : la jambe devenue surface pleine, et les trois décisions qui en découlent dans l’ordre.
- Tenue avec une veste en cuir : trois coupes sous une seule matière, et ce que chacune déplace dans la silhouette.
- Tenue avec un trench : la pièce qui demande deux stratégies inverses selon qu’on la ferme ou qu’on la laisse ouverte.
- Tenue avec une robe pull : une seule surface au lieu d’un haut et d’un bas, et les trois seuls endroits où décider encore.
- Tenue avec un pantalon kaki : le seul neutre chaud qui tombe au milieu de l’échelle, donc le seul qui puisse tenir les deux rôles.
- Tenue avec des mocassins : la chaussure qui ne cache rien de ce qui arrive au-dessus d’elle, ourlet et chaussette compris.
- Tenue avec un pantalon gris : le seul neutre sans température propre, qui prend celle de ce qu’on met à côté.
- Tenue avec une chemise kaki : fermée elle est un haut moyen, ouverte elle devient une couche et le t-shirt prend sa place.
- Tenue avec une robe noire : la couleur qui n’en est pas une, et où il ne reste que la matière à regarder.
- Tenue avec une combinaison noire : la seule pièce dont la taille est cousue, donc décidée à l’essayage et plus jamais après.
- Tenue avec des derbies : la chaussure plate qui structure, donc celle qui sauve une pièce fluide et alourdit une tenue stricte.
- Quelle chaussure avec une robe longue en hiver : quand l’ourlet cache la chaussure, c’est l’intervalle de jambe visible qui décide, pas la forme.
- Tenue avec une robe en jean l’hiver : une toile qui n’isole pas et ne s’étire pas, donc trois couches autour d’elle et rien dedans.
- Look avec un pantalon patte d’éph : une coupe qui n’est pas une question de style mais de longueur, et de volumes qui se répondent.
- Tenue avec une salopette : la pièce dont le torse reste ouvert, donc celle où ce qu’on met dessous est la vraie décision.
- Tenue avec un body : la seule pièce qui garantit une ligne de taille, parce qu’elle ne peut pas remonter.
- Look avec un chapeau : la seule pièce posée à quinze centimètres du visage, donc la seule dont la couleur se choisit sur vous.
- Tenue avec des Vans : un damier est un motif, donc un accent, et il interdit d’en mettre un second ailleurs.
- Look avec un pantalon rouge : trop grand pour être un accent, donc il devient le sujet, et le bordeaux échappe à la règle.
Et pour l’ordre dans lequel décider le matin, couleur comprise : comment m’habiller aujourd’hui.
Trois des quatre règles ci-dessus expliquent à elles seules la moitié des tenues bancales. Les autres causes sont dans les six fautes qu’on voit tout de suite.
D’où viennent ces quatre règles
Elles ne sortent pas d’un avis personnel : ce sont des notions de théorie des couleurs vieilles d’un siècle, appliquées au vêtement. Le vocabulaire employé plus haut est celui d’Albert Munsell, qui publie en 1905 « A Color Notation » et décrit toute couleur par trois dimensions indépendantes : la teinte, la valeur et le chroma. C’est exactement le découpage des règles 1, 2 et 4, et c’est aussi la raison pour laquelle la valeur se juge sur une photo en noir et blanc : Munsell l’avait déjà séparée de la teinte.
Les quatre règles correspondent ensuite à quatre des sept contrastes décrits par Johannes Itten dans « L’art de la couleur », issu de son enseignement au Bauhaus :
| Règle ici | Contraste d’Itten |
|---|---|
| Liants et accents | Contraste de qualité, c’est-à-dire de saturation |
| Les trois étages de valeur | Contraste clair-obscur |
| La température | Contraste chaud-froid |
| Grande surface contre petite | Contraste de quantité |
Rien de tout cela n’a été inventé pour la mode. Ce sont des règles de composition, et une tenue est une composition qui se déplace.
Et la colorimétrie personnelle, alors ?
Elle n’est pas inutile, elle répond simplement à une autre question. Elle vous aide à choisir quel blanc, quel rouge, quel bleu vous va au teint : un rouge froid plutôt qu’un rouge orangé, un écru plutôt qu’un blanc optique. Elle ne dit rien de l’accord entre deux pièces.
C’est de là que viennent les « quatre saisons » qu’on croise partout : le classement a été popularisé par Carole Jackson dans « Color Me Beautiful », en 1980, et la plupart des tests gratuits en ligne en sont des variantes.
Pour connaître la vôtre, le test de colorimétrie mesure le sous-ton, la profondeur et l’intensité sur une photo, directement dans votre navigateur : rien n’est envoyé, pas d’inscription, et le résultat est rendu entier avec le chemin du calcul.
Les deux se complètent bien : votre palette personnelle filtre les teintes que vous achetez, les quatre règles ci-dessus décident de la façon dont vous les assemblez. Le côté personnel est traité à part, de la mesure jusqu’aux pièces : trouver sa palette de couleur vêtement.
En résumé
Une majorité de liants et un accent au plus. Trois étages de valeur, du clair au foncé. Une température dominante. Des teintes soit proches, soit opposées, jamais à mi-chemin. Le reste, c’est du goût, et le goût vient après la méthode.
Sources
- A Color Notation , Albert H. Munsell , 1905 , le système teinte, valeur, chroma dont vient tout le vocabulaire employé ici
- L’art de la couleur , Johannes Itten , 1961 , les sept contrastes, dont quatre structurent les règles de cet article
- Interaction of Color , Josef Albers , 1963 , pourquoi une couleur change selon ce qui l’entoure
- Color Me Beautiful , Carole Jackson , 1980 , l’origine des quatre saisons de la colorimétrie personnelle
Questions fréquentes sur la colorimétrie des vêtements
- Existe-t-il un test de colorimétrie gratuit ?
- Oui, beaucoup, mais ils répondent à une autre question que celle de cet article : ils cherchent votre palette personnelle à partir de votre teint, pas l’accord entre deux pièces de votre penderie. Un test vous dira si l’écru vous va mieux que le blanc optique ; il ne vous dira pas si votre pull va avec votre pantalon.
- Quel livre lire sur la colorimétrie des vêtements ?
- Aucun ouvrage de mode n’est aussi utile que les deux références de couleur qui les précèdent toutes : « A Color Notation » d’Albert Munsell, 1905, qui pose les trois dimensions teinte, valeur et chroma, et « L’art de la couleur » de Johannes Itten, 1961, qui décrit les contrastes. Pour la colorimétrie personnelle, l’origine des quatre saisons est « Color Me Beautiful » de Carole Jackson, 1980.
- Comment savoir si deux couleurs vont ensemble ?
- Quatre contrôles dans l’ordre : comptez les accents, il en faut un au plus ; vérifiez que la tenue occupe trois étages de clarté ; regardez si une température domine ; et mesurez la distance entre les teintes, en évitant la mi-distance. Si les quatre passent, l’accord tient.
- Peut-on porter deux couleurs vives ensemble ?
- Oui, à une condition de surface : une grande contre une petite. Deux couleurs vives en surfaces égales se disputent l’attention et la tenue ressemble à un drapeau. C’est le contraste de quantité, et c’est lui qui sauve les associations les plus fortes.
- Le noir va-t-il vraiment avec tout ?
- Presque, parce qu’il est le liant le plus assourdi qui soit. Sa limite n’est pas la teinte mais la valeur : il occupe l’étage foncé et un seul, donc une tenue tout en noir n’a aucun relief. Il demande un clair en face, plus qu’il ne demande une couleur particulière.
- Quelle différence entre colorimétrie du visage et colorimétrie des vêtements ?
- La première choisit quelle version d’une couleur vous va au teint, un rouge froid plutôt qu’un rouge orangé. La seconde décide si deux pièces s’accordent entre elles. Elles se complètent : la palette personnelle filtre ce que vous achetez, les règles d’accord décident de ce que vous composez.